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De l'autonomie (1)

De l’autonomie (1)

 

 

L’autonomie : un coup d’œil dans les dictionnaires

Auto- : élément qui, en français, entre dans la composition des mots comme pronom réfléchi, complément du nom  « de soi même »: faire son autocritique : c’est porter un jugement sur ses propres actes ; l’autodestruction : c’est l’anéantissement de sa propre personne. Autonomie : (du grecque : autonomos) - qui se gouverne par ses propres lois, (de nomos : loi) (...) Qui se détermine librement : une volonté autonome, un individu autonome.

Autonome (...) Droit pour un individu de se déterminer librement,  (Dictionnaire de la langue française, (Larousse, 1992).

Auto- : préfixe : exprime l’idée de «soi-même».

Autonome : adjectif et substantif : qui se gouverne et s’administre librement.

Autonomie : fait de pouvoir se gouverner, s’administrer soi-même ;

(...) Distance que peut parcourir un véhicule sans être ravitaillé…

(Dictionnaire de la langue française, 1995. Les Editions de la Connaissance,)

Ces éléments extraits de deux dictionnaires permettent de définir étymologiquement le terme d’autonomie mais, ils permettent difficilement de comprendre l’autonomie dans un contexte précis. Nous avons donc fait appel à l’Encyclopœdia Universalis (1993).

 

Approche politico philosophique

« La notion d’autonomie ne peut être adéquatement saisie que si ses différents sens sont précisés à la fois (...).

Au sens littéral, le terme autonomie signifie le droit pour un état ou une personne de se régir d’après ses propres lois (...).

Si l’Autonomie ne se confond pas avec la souveraineté (dans un contexte politique en particulier), elle doit être rapprochée de la suffisance  (l`idée basée chez Platon sur le contraste qu`il établit dans son œuvre «République» entre les cités qui se suffisent à elles-mêmes et «celles, qui dépendent en toutes choses des autres»).

Selon Castoriadis (1987), l’autonomie politique implique que les individus créent leurs propres institutions. Les lois doivent être discutées et élaborées par les individus eux-mêmes avec l’équilibre incessant entre liberté individuelle et collective. L’individu appartenant à cette société ne sera libre que s’il a eu la possibilité de participer à cette élaboration. C’est, pour Castoriadis, la définition de la démocratie. Il oppose également à l’idée d’autonomie celle d’hétéronomie selon laquelle une société ne sera jamais autonome si elle s’en remet à des lois extérieures, anciennes ou dépassées. «…l’autonomie, dans le domaine de la pensée c’est l’interrogation illimitée ; qui ne s’arrête devant rien et qui se remet elle-même en cause» (1987, p. 109).

L’Autonomie est présentée comme synonyme de démocratie  lorsque les lois sont faites par les individus et qu’elles s’adaptent sans cesse à un milieu, à un contexte.

Grâce à Aristote le terme d’autonomie, qui jusqu’ici s’applique uniquement à des relations politiques, concerne aussi l’individu, et l’objet qu’il vise dans la recherche du bonheur. Celui-ci est appelé le Bien. Il se suffit à lui-même et est sa propre fin (Aristote, « Ethique à Nicomaque », I, 7.5). Par voie de conséquence, il « est ce qui par soi seul rend la vie digne d`être vécue, et délivre de tout besoin » (rend autonome).

Les courants de la réflexion classique ont développé la notion d`autonomie en lui attribuant d’autres sens, comme : indépendance de toute régulation et de toute contrainte venant de l’extérieur, suffisance  de besoins satisfaits sans que l’individu (ou la cité) ait à se constituer dans la dépendance de qui que ce soit, achèvement  et perfection. Pour Aristote, cette notion d’autonomie s’applique aux individus. Elle serait l’objet visé dans la recherche du bonheur.

L’Autonomie en philosophie favoriserait davantage l’épanouissement personnel et l’accomplissement de soi.

 

C’est dans la pensée stoïcienne[1] que l’autonomie prend son expression la plus achevée. La fameuse distinction des stoïciens entre les choses, qui sont  «  en notre pouvoir », et celles,  « qui n’en dépendent pas  » sert de base à leur théorie.

L’individu humain peut prendre une conscience adéquate des liaisons qui - selon les stoïciens - relient rigoureusement toutes les parties de l’Universalité, il peut en prévoir les développements et choisir  entre deux attitudes : l’une de passivité et d’ignorance, l’autre de consentement réfléchi (ou les refuser).

« L’Autonomie du sujet (d’une personne) se situe au niveau du jugement, si l’on entend ainsi la capacité de prévoir et la capacité de choisir.

A partir de cette double capacité, chacun peut construire sa propre personnalité, qui constitue le dernier et le plus fort retranchement, le for intérieur. Ayant ainsi conquis la libre disposition de soi, le sujet, selon Epictète, ne prend ses consignes  et ne rend compte qu’à lui-même : il est donc, au sens littéral, autonome.

Cette indépendance, que nous pouvons atteindre par l’usage que nous pouvons faire de notre capacité de juger, ne doit pas être confondue avec l’absence de  toute détermination (...)».

«L’Entretien   avec Monsieur de Sacy sur Epictète et Montaigne» que Pascal reprend et développe avec éclat l’idée d’Epictète en ce qui concerne l’Autonomie.

Pascal lui reproche «d’avoir enseigné que nous pouvons par nos propres forces atteindre au Souverain Bien, nous dispenser de toute aide surnaturelle. En d’autres termes, nous rendre absolument libres et nous passer de Dieu pour notre salut, à cause de l’autonomie de notre jugement (l’esprit ne peut être forcé de croire ce qu’il sait être faux, ni la volonté d’aimer ce qu’elle sait qui la rend malheureuse). Ave ces principes d’ «une superbe diabolique»  s’affirme une orgueilleuse suffisance qui est au fond un blasphème».

Par cette réflexion l’autonomie s’enrichit d’un rapport qui sera repris et précisé par le mouvement des  «lumières» : «le sage se rendait autonome dans la mesure où il parvenait à se soustraire aux contraintes extérieures, pour se placer lui-même, et par une décision de son propre jugement, sous l’autorité de la loi naturelle (...). Celle-ci est considérée comme un donné devant lequel doit s’incliner la volonté individuelle».

Un pas décisif est accompli quand la réflexion s’attache au processus dont la loi         -nommée ci-dessus naturelle - est issue : la conception kantienne du Devoir insiste sur le respect et la soumission du sujet vis-à-vis d’une loi. Le sujet n’accède à l’autonomie qu’à la condition d’être premièrement respectueux de la loi ; l’autonomie kantienne est d’abord une obéissance. Mais la loi nous prescrit d’être libres, ce qu’il faut interpréter que la loi et la liberté sont une seule et même chose : « (...) La pensée rationaliste en tire une conséquence d’une portée considérable : elle nous enseigne à distinguer bonnes et mauvaises lois, les premières étant voulues par et pour des sujets libres, tandis que les secondes sont des moyens d’oppression, par lesquelles les forts cherchent à abuser des faibles. L’Autonomie apparaît alors non plus seulement comme la capacité d’agir selon la loi, par le respect pour la loi, mais de se donner à soi-même sa propre loi (...) ».

 

Autonomie : volonté, raison et devoir

Pour Kant (éd.1976), l'autonomie est indissociable des idées de volonté, de  raison et de devoir. « L'autonomie de la volonté est cette propriété qu'a la volonté d'être à elle-même sa loi (indépendamment de toute propriété des objets du vouloir). Le principe de l'autonomie est donc : de toujours choisir de telle sorte que les maximes[2] de notre choix soient comprises en même temps comme lois universelles dans ce même acte de vouloir ». De même, Kant définit l’autonomie au travers de ce qu'il nomme « l'autonomie de la raison » et du « principe de l'autonomie de la volonté ». Pour l'auteur, l'autonomie de la raison correspond à « l'Idée de la dignité d'un être raisonnable, n'obéissant à aucune autre loi que celle qu'il se donne lui-même » (ibid., p.132). Cette thèse pose déjà des questions complexes : et-ce pour autant  que l’on doit comprendre l’autonomie et l’idée de loi que l’on se donne  comme une liberté totale ? Doit-on apparenter la loi que l’on choisit pour soi-même à une démarche individualiste conduisant immanquablement à l’isolement ?

Pour Kant au contraire, la construction de l’autonomie est indissociable de l’élaboration de lois, ce qui rejoint d’ailleurs la définition suivante : «L'autonomie consiste à se faire soi-même sa loi, et à disposer de soi dans diverses situations pour une conduite en harmonie avec sa propre échelle de valeurs. Le moi est le principe d'autonomie et on ne peut parler d'autonomie que lorsqu'il y a conscience de soi. Toutefois l'autonomie n'est jamais complète et doit se reconquérir sans cesse, parce que nous resterons toujours dépendants de notre affectivité, de notre tempérament et des exigences sociales. Autonomie ne saurait se confondre avec liberté absolue, ni isolement; être autonome c'est choisir entre les valeurs et courants d'opinion divers qui nous sont offerts et adhérer de  manière lucide à telle ou telle de ces valeurs pour les faire siennes. Dans cet ordre d'idées, autonomie est à entendre comme un des éléments fondateurs et constituants de la responsabilité». (Lafon, 1956, p. 24)

Autonomie et conscience de soi

Il semble indispensable de souligner l’idée de « conscience de soi », car elle n’est pas sans rappeler la problématique du mythe de la fabrication de l’autre, développée notamment par Meirieu (1996). Eduquer est-il faire l’impasse sur ce qu’est l’apprenant adulte/enfant, pour qu’il devienne mieux ce que l’on veut en faire ? Si « être autonome », c’est avoir « conscience de soi», c’est  alors sur l’apprenant en tant qu’individu à part entière qu’il faudra centrer l’enseignement, plutôt que sur les savoirs.

Par ailleurs, en présentant l'autonomie comme une faculté de choix conscients et « lucides » entre les « valeurs et courants d’opinions divers », cette définition implique une idée de la confrontation du sujet à son environnement social, affectif, culturel, etc.



[1] Le Stoïcisme est une école philosophique rationaliste de la Grèce antique au IVe siècle avant J.C. qui a eu des effets jusqu’à la période classique en Europe (notamment au XVII e chez Descartes). Sa doctrine peut  se résumer à l’idée que, pour atteindre la sagesse et le bonheur,  l’être humain est appelé à vivre en accord avec la nature et la raison.

[2]Note de Kant (1785) : La maxime est le principe subjectif de l’action, et doit être distinguée du principe objectif, c’est-à-dire de la loi pratique. La maxime contient la règle pratique que la raison détermine selon les conditions du sujet (en bien des cas selon son ignorance, ou encore selon ses inclinations), et elle est ainsi le principe d’après lequel le sujet agit; tandis que la loi est le principe objectif, valable pour tout être raisonnable, le principe d'après lequel il doit agir, c’est-à-dire un impératif. 

                                                                                        Par Rached Chebil 


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